C'est encore sous le charme du film de Philippe Lioret que j'écris ces
quelques lignes, plus que sous le charme, je devrais dire chamboulée,
comme si ce film était entré dans ma vie au point de l'avoir calquée à
certains endroits. Peut-être a-t-il aussi calqué celle des autres,
finalement. Les trains, l'amour, les phares, quoi de plus banal après
tout ? C'est banal, certes, mais cela prend une toute autre dimension
quand on y met de l'esprit, quand on y ajoute une petite touche d'humour
et une grande louche de classe. Finalement, c'est un peu l'histoire de
tout un chacun: la lassitude du quotidien, le coup de foudre qui surgit
là, comme s'il était tapi dans l'ombre, l'envie de vivre une autre vie,
ne serait-ce que pour quelques heures, se découvrir écorché vif, même
dans le plus affreux des Campanile de la banlieue lyonnaise. Et c'est
peut-être ça qui fait la beauté du film: ces petits riens, cet air
désabusé, cet humour à fleur de peau et cette sensibilité omniprésente
qui nous rappelle que la vie, c'est peut-être un quiproquo, un vague
chemin que l'on suit, jusqu'à s'apercevoir que ce n'est pas le bon,
qu'un autre phare nous guide. Mais c'est aussi toute la tristesse du
film: cette logique implacable qui fait que bon ou pas bon, il faut
suivre le chemin initial et, au besoin, se faire du mal.
Dans ce rôle d'écorché vif, Jacques Gamblin excelle. Comme il excelle
d'ailleurs dans le rôle du comédien décalé, mal rasé, du serveur
insistant ou du cornichon apeuré. Quelle classe ! Quelle aisance ! Quel
réalisme, quand il affirme que "tout ça" ferait trop mal ! L'abandon, le
train de 7h12, toutes les injustices qui font que ce couple parfait ne
vit pas ce qu'il devrait vire font basculer le film presque dans la
tragédie: la tragédie des vies ratées, la tragédie des actes manqués, la
tragédie qui fait qu'on préfère laisser son phare dans un bar plutôt que
de tenter le tout pour le tout, la folie pour la folie, en prenant la
première Bentley qui se présente ou en enfourchant le premier scooter.
Et, en même temps, quelle mièvre histoire cela aurait été s'ils avaient
fini leur jours ensemble, hantés par le quotidien et par les déjeuners
chez les beaux-parents !
Cette "Mademoiselle" finalement redevient "Madame" après une incursion
dans une autre vie, peut-être plus légère, peut-être plus pimentée,
mettant en scène une Sandrine Bonnaire resplendissante, épanouie,
rebondissant de situation en situation tout comme ses partenaires
rebondissent d'improvisation en improvisation...
Le film ne laisse pas indemne. Il prône une autre vie, un décalage, un
virage pris de façon désinvolte, comme une impro justement, comme un
artiste, comme une création, une maturation. Etre pris au dépourvu:
c'est peut-être la plus grande surprise qui se révèle à nous, rivés sur
nos sièges, amusés par telle ou telle réplique ou par une situation
absurde, impatients de voir les masques tomber, dépités sûrement que
cette histoire ne se termine pas en une apothéose amoureuse. Le temps
est compté, les gardiens du phare veillent. Tant pis pour eux, tant pis
pour nous. L'amour devient souffrance et nostalgie. Pourtant, j'entends
encore Garance s'exclamer dans "Les enfants du paradis" que "C'est si
simple, l'amour..." Peut-être aurait-elle dit autre chose si, au petit
matin, Jacques Gamblin/Pierre l'avait abandonnée à son destin, parce
que, décidément, tout ça fait trop mal.
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